Sols rouges, pavés lumineux, bancs sculptés, jets d'eau au ras du sol : d'une ville européenne à l'autre, les places récentes finissent par se ressembler. L'architecte Sonia Curnier a consacré sa thèse à ce paradoxe à l'EPFL, à Lausanne. Ses conclusions intéressent directement tous ceux qui veulent créer des espaces publics où l'on a envie de bouger et de jouer.
- Thèse de Sonia Curnier, soutenue le 2 mai 2018 à l'EPFL, au Laboratoire de théorie et d'histoire de l'architecture 2 (LTH2) dirigé par Bruno Marchand.
- Constat : en cherchant à rendre chaque lieu unique, les concepteurs produisent des espaces transposables d'une ville à l'autre, donc de plus en plus semblables.
- Le travail a donné un livre, Universel Singulier, publié chez Birkhäuser en français et en anglais.

Qu'a étudié Sonia Curnier ?
Elle a étudié la manière dont on conçoit les espaces publics en Europe, un angle encore peu exploré par la recherche. Jusque-là, la recherche portait surtout sur leur usage. La thèse, intitulée « Espace public comme objet per se ? Une analyse critique de la conception contemporaine », remonte plutôt du côté des bureaux d'études. L'architecte a dépouillé revues spécialisées, catalogues et recueils de référence, puis s'est rendue sur quatorze sites, où elle a interrogé les concepteurs et consulté les archives des projets.
Ce travail a reçu une distinction spéciale du jury lors des prix de thèse 2019 de l'EPFL. Il a ensuite été remanié pour devenir un livre, Universel Singulier. Conception d'espaces publics au début du XXIe siècle, qui analyse en détail dix projets européens.
Pourquoi tant de places finissent-elles par se ressembler ?
Parce qu'elles sont pensées comme des objets autonomes plutôt que comme des morceaux de ville. Chaque projet veut offrir une expérience forte, et pour cela il s'appuie sur des ressorts universels : la couleur, la lumière, l'eau, le toucher, la surprise. Ces ressorts fonctionnent partout, donc ils voyagent partout. Les idées circulent ensuite par les revues et les sites d'architecture, où les projets apparaissent en photos soignées, puis sont reprises ailleurs.
L'exemple le plus parlant est celui des sols rouges. À Saint-Gall, en Suisse, l'architecte Carlos Martinez et l'artiste Pipilotti Rist ont recouvert en 2005 environ 4 600 m² du centre-ville d'un granulat de caoutchouc rouge, proche d'un revêtement sportif. Copenhague, Glasgow et Berlin ont, elles aussi, coloré de rouge une partie de leurs espaces publics. Chaque projet devait se distinguer ; mis côte à côte, ils forment une famille. Même chose pour les pavés lumineux : à Genève, place du Molard, ils rappellent l'ancienne limite du lac Léman, à Copenhague ils évoquent un ciel étoilé. Le récit change, l'effet visuel reste très proche.
Quelles dérives la chercheuse pointe-t-elle ?
Elle en relève trois. La première est l'écart entre le discours de départ et le lieu construit : les revues reprennent souvent la présentation des concepteurs sans aller vérifier ce qui a été réalisé. La deuxième est l'usage de références « nature » faciles à reconnaître, comme la forêt, la rivière ou la dune, traduites en motifs au sol ou en arbres stylisés que les passants ne lisent pas toujours. La troisième est le manque de vision d'ensemble : chaque place est traitée comme une pièce isolée, au risque de fragmenter le réseau des espaces publics.
Sonia Curnier ne condamne pas la créativité. Elle demande aux collectivités de reprendre la main avec une stratégie de long terme, et à la critique d'architecture de jouer enfin son rôle. Elle rappelle aussi que nos places reflètent leur époque, celle d'une « société du récit et de l'image ».
Que faut-il en retenir pour concevoir des espaces qui font bouger ?
Qu'un espace actif réussi part du lieu et de ses usagers, pas d'un catalogue d'effets. Le design actif court le même risque : poser partout le même agrès coloré, le même marquage au sol vu en photo. Quelques principes pour l'éviter :
- Partir des trajets réels. Un lieu qui donne envie de bouger se trouve sur le chemin de l'école, du marché ou de l'arrêt de bus, et prolonge le réseau des rues au lieu de s'en détacher.
- Lire le site avant de dessiner. Une pente, un muret, un vieil arbre ou un dénivelé offrent souvent de meilleures occasions de grimper, de courir ou de s'asseoir qu'un objet importé.
- Préférer le jeu ouvert au symbole. Un sol qui « raconte » une rivière disparue amuse l'œil une fois ; un sol qui invite à sauter, à rouler ou à tracer ses propres jeux sert tous les jours.
- Associer les habitants. À Superkilen, les résidents ont proposé une partie des objets installés. La participation est l'un des meilleurs antidotes à l'uniformisation.
- Évaluer après l'inauguration. Observer qui vient et pour quoi faire, puis ajuster.
Pour prolonger la réflexion, voir notre rubrique réflexion et nos articles sur la rue.
Questions fréquentes
Pourquoi les espaces publics se ressemblent-ils autant en Europe ?
Selon la thèse de Sonia Curnier (EPFL, 2018), les concepteurs cherchent à créer des expériences fortes avec des moyens universels (couleur, lumière, eau) et s'inspirent des mêmes projets publiés dans les revues. Ces lieux deviennent transposables d'une ville à l'autre, donc semblables.
Qui est Sonia Curnier ?
Une architecte et chercheuse qui a soutenu en 2018 à l'EPFL une thèse sur la conception des espaces publics, devenue le livre Universel Singulier (Birkhäuser).
Comment éviter des aménagements actifs tous identiques ?
En partant du site et des trajets des habitants, en laissant place au jeu libre, en associant les riverains et en observant l'usage réel après l'ouverture.
Sources
- EPFL, Pourquoi les espaces publics des villes européennes s'uniformisent (1er mai 2018)
- EPFL, 2019 EPFL Doctorate Award, Sonia Curnier
- espazium, L'espace public, une pratique sans critique (2018)
- Birkhäuser, Sonia Curnier, Universel Singulier
- Baukultur Schweiz, Stadtlounge St. Gallen
- SUPERFLEX, Superkilen
Article réécrit et mis à jour le 5 octobre 2026.
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